Dans une saison, il y a des spectacles que l’on découvre et puis ceux que l’on a plaisir à retrouver. Qui som ? de Baro d’evel appartient clairement à la deuxième catégorie. Découvert en avant-première à Toulouse en juin 2024, puis déjà revu l’année suivante en 2025, le spectacle de la compagnie franco-catalane était de retour cette semaine au Théâtre de la Cité. Et visiblement, je ne suis pas le seul à avoir eu envie de replonger dans ce joyeux chaos : toutes les représentations affichaient complet.
Deux ans après notre première rencontre, le plaisir est intact. Peut-être même différent, parce que l’on sait désormais ce qui nous attend… sans jamais vraiment savoir comment les choses vont dégénérer.
Qui som ? Baro d’evel remet le bazar au Théâtre de la Cité
Chez Baro d’evel, il suffit d’un rien pour que tout bascule. Un pot de fleurs par exemple, qui devient accessoire de jeu, masque, projectile, sculpture ou élément de décor. Et surtout le premier grain de sable dans une mécanique qui ne demande qu’à se dérégler.
Au début, tout semble presque sage. Puis Blaï Mateu Trias entre en scène et casse un pot. Et c’est parti. Très vite, la terre et la barbotine blanche envahissent le plateau. Les corps glissent, chutent, se rattrapent, recommencent. Les costumes se salissent, le décor se transforme et ce qui ressemblait à une scène parfaitement maîtrisée devient progressivement un terrain de jeu boueux, mouvant et imprévisible.
Mais le chaos chez Baro d’evel n’est jamais un accident : c’est une véritable écriture. Ils nous l’ont bien rappelé dans leurs créations précédentes (La Cachette, Là et Falaise).
Des corps, des masques et quelques créatures étranges
Le spectacle semble difficile à classer… mais classer n’est peut-être pas nécessaire, au fond. Théâtre, cirque, danse, chant, musique, arts plastiques : tout se mélange sans que l’une des disciplines ne prenne définitivement le dessus.
Les étonnants masques en terre cuite participent pleinement à cette impression d’étrangeté (on se souvient de La Cachette dont on retrouve de nombreux motifs). Ils transforment les interprètes en créatures tantôt inquiétantes, tantôt absurdes, comme si le théâtre antique avait décidé de faire un détour par un atelier de poterie.
Et puis il y a les apparitions inattendues, les situations qui dérapent, les personnages qui semblent ne plus savoir eux-mêmes ce qu’ils sont en train de faire… La question « Qu’est-ce que vous faites ?! » que lance Camille Decourtye à Blaï Mateu Trias pourrait finalement résumer une bonne partie du spectacle.
Derrière les glissades, le monde réel
Qui som ? n’est pas seulement une formidable machine à fabriquer du désordre. Sous le rire et les acrobaties, Baro d’evel pose des questions plutôt sérieuses : qui sommes-nous ? Qu’est-ce qui nous relie ? Comment continuer à avancer lorsque le monde semble partir en morceaux ?
La compagnie aborde les migrations, la catastrophe écologique, les océans saturés de plastique mais aussi notre solitude contemporaine. Notre dépendance aux écrans est aussi égratignée, dans un prologue qui devrait nous alarmer s’il ne nous faisait pas mourir de rire. Rien n’est asséné de manière pesante : les idées surgissent au milieu du jeu, comme les interprètes surgissent au milieu de la boue.
Et c’est sans doute là que le spectacle trouve sa plus belle idée : il ne cherche pas à nous expliquer comment réparer le monde, mais nous montre des êtres qui tentent malgré tout de continuer à jouer, à danser, à chanter et à vivre ensemble. Sans céder à la tentation de se dire que tout est déjà foutu.
Et si tout était encore réparable ?
La présence d’un enfant tout au long du spectacle apporte une réponse aussi simple que désarmante. Après tout ce qui a été cassé, sali, renversé et bouleversé, peut-être reste-t-il toujours quelque chose à reconstruire.
Deux ans après l’avoir découvert, Qui som ? fonctionne toujours aussi bien. Peut-être parce que son joyeux bazar n’est finalement pas si éloigné de notre époque : un monde un peu cabossé, parfois franchement inquiétant, dans lequel il faut continuer à inventer des manières de tenir debout. Même quand on glisse.
Et c’est probablement pour cela que j’ai eu autant de plaisir à revoir ce spectacle. Parce que Baro d’evel nous rappelle, avec beaucoup de boue, quelques pots cassés et énormément de poésie, qu’on peut aussi choisir de danser sur les ruines plutôt que de simplement les regarder s’effondrer.

