Cela fait de nombreuses années que je suis le travail de la compagnie flamande tg STAN. Je les ai découverts en 2001 avec la pièce Tout est calme de Thomas Bernhard (la compagnie avait déjà 10 ans), puis Sauve qui peut (pas mal comme titre) du même auteur, en 2008. En 2017, ils avaient dynamité le texte de Yasmina Réza avec une adaptation de sa pièce Art, dont je vous avais parlé ici-même. Cette année, ils se sont attaqués à plusieurs pièces de Molière pour un spectacle monstre intitulé 1, 2, 3 Poquelin. En 4h30, ils revisitent Dom Juan, Le Mariage forcé, L’Avare, Le Médecin malgré lui, Le Malade imaginaire et Les Égotistes (une pièce méconnue prétendument attribuée à Molière de façon posthume). J’ai vu la partie 1 le 14 octobre, puis l’intégrale le 17. Disons-le, on renoue-là avec un plaisir du jeu à l’état pur !
1, 2, 3 Poquelin : le théâtre dans son plus simple appareil
Avec 1, 2, 3 Poquelin, le collectif belge tg STAN s’empare de Molière à sa manière : sans chichis, sans artifices superflus, mais avec une envie de jouer qui fait plaisir à voir. Ici, pas de décors grandioses ni de mise en scène sophistiquée. Quelques tréteaux, des coulisses et des souffleurs parfaitement visibles. Le théâtre se présente dans son plus simple appareil, laissant toute la place à ce qui compte vraiment, les comédiens et leur plaisir de jouer.
Et quel plaisir !
Chez tg STAN, le texte de Molière n’est manifestement pas une partition que l’on récite religieusement. La maîtrise du texte semble parfois toute relative, les répliques dérapent, les situations s’étirent et l’improvisation s’invite volontiers dans la représentation. Mais loin de constituer un défaut, cette liberté est précisément ce qui fait le sel du spectacle.
Du jeu, du jeu, du jeu !
Les comédiens jouent, s’amusent, se surprennent mutuellement et prennent visiblement autant de plaisir à être sur scène que le public en prend à les regarder. On rit des maladresses, des décalages, des accidents et de cette manière de faire surgir le théâtre sous nos yeux, comme si tout était en train de s’inventer dans l’instant.
Il y a quelque chose de délicieusement irrévérencieux dans cette façon de revisiter Molière. On ne cherche pas ici à produire une version définitive ou académique de son œuvre, mais à retrouver ce qui fait du théâtre un art vivant : le risque, l’énergie, l’écoute et l’imprévu. Finalement, 1, 2, 3 Poquelin rappelle une évidence que l’on oublie parfois à force de vouloir faire du théâtre un art sérieux, maîtrisé et impeccablement huilé : le plaisir de jouer peut suffire à faire un grand spectacle.
Bien sûr, les puristes et autres amateurs de diction parfaite et de fidélité absolue au texte risquent de grincer des dents. Mais pour peu que l’on accepte de lâcher prise, le spectacle devient un formidable terrain de jeu, où Molière sert moins de monument littéraire que de prétexte à une joyeuse aventure collective.
C’est généreux, bordélique, drôle et terriblement communicatif. Bref, un spectacle jouissif, qui donne envie de remonter sur les planches et de rappeler à tous ces metteurs en scène qui cherchent à réinventer le théâtre que, parfois, il suffit de quelques tréteaux, de bons comédiens et d’un texte de Molière pour que la magie opère.
