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9 minutes 43 : courir après Godard

by Julien
9 minutes 43 Bruno Geslin AtelierCité Théâtre de la Cité Toulouse (octobre 2026) © Sandy Korzekwa

Souvenez-vous, nous avions quitté les comédiens de l’AtelierCité en juin dernier, pour la clôture de la saison 2025-2026. Sous la houlette d’Emmanuel Daumas, ils s’étaient frottés à Tchekhov et à son chef-d’œuvre Les Trois sœurs. Les revoici donc sur le petit plateau du Théâtre de la Cité pour inaugurer la saison 2026-2027, dirigés cette fois-ci par Bruno Geslin qui les a invités à explorer l’univers cinématographique de Jean-Luc Godard dans 9 minutes 43.

Le titre ne vous dit peut-être rien, mais neuf minutes et quarante-trois secondes, c’est le temps qu’il a fallu à Anna Karina, Claude Brasseur et Sami Frey pour traverser le musée du Louvre dans Bande à part, le film de Godard sorti en 1964. Une parenthèse aussi absurde que réjouissante, un intermède dans un récit qui finira par tourner au vinaigre. Soixante ans plus tard, cette course folle a donc inspiré une rêverie théâtrale un peu foutraque.

9 minutes 43  : Godard à toute vitesse

Traverser l’œuvre de Godard, ce n’est pas simplement aligner quelques scènes cultes et réciter des dialogues célèbres. C’est se confronter à un cinéaste qui n’a cessé de bousculer les règles, de déconstruire le langage cinématographique, de questionner les images et de mettre en crise nos certitudes.

En 1h30, les interprètes doivent donc faire surgir tout un univers : les Cahiers du cinéma, la Nouvelle Vague, la guerre d’Algérie, les prémices de mai 68, la révolution, la sémiologie, la politique, les contradictions, les disputes, les ruptures amoureuses et les expérimentations formelles. Une véritable course d’obstacles intellectuelle, où les références s’entrechoquent et où les idées défilent aussi vite que les corps. On frise d’ailleurs parfois l’étalage de références, au détriment d’une véritable réflexion sur les thèmes prétendument abordés.

Le spectacle assume cette frénésie. Il ne s’agit pas de proposer une rétrospective pédagogique de l’œuvre du cinéaste, encore moins de la résumer sagement. Il faut plutôt accepter de se laisser emporter par ce flux, quitte à perdre parfois le fil, à reconnaître une référence sans parvenir à la replacer, ou à se demander ce qui vient exactement de nous échapper.

On remarque au passage que, si la qualité de jeu est un peu inégale entre les interprètes de cette nouvelle génération, certains se distinguent par un très beau brin de voix – puisque plusieurs scènes font la part belle à la musique, à la danse et aux chansons. Ce sont probablement les scènes que j’ai le plus appréciées dans ce grand mic-mac.

Soixante ans en 9 minutes 43

Le plus intéressant se niche peut-être dans l’écart entre les jeunes gens pressés de Bande à part et les interprètes d’aujourd’hui, dans ce demi-siècle qui s’est écoulé sans que l’on sache très bien ce qu’il a fait de nous. Les époques ont changé et pourtant se ressemblent ici ou là… N’y a-t-il pas quelques souvenirs de mai 68 dans les manifestations lycéennes et étudiantes qui occupent notre actualité depuis un mois ?

Le temps passe, les idéaux se transforment, les révolutions vieillissent et les images restent. Ce qui paraissait radical hier peut aujourd’hui sembler désuet, tandis que certaines interrogations de Godard résonnent avec une étonnante actualité. La pièce est d’ailleurs assez proche dans son propos de la série Camarade, actuellement sur Arte et qui traverse elle aussi la fin des années 60 (et notamment l’héritage de 68). La politique, la violence, les conflits, la Palestine, le pouvoir des images : autant de sujets qui traversent les époques sans que nous ayons forcément trouvé les réponses espérées.

Et c’est là que la course prend une dimension mélancolique. Neuf minutes quarante-trois, c’est à la fois très court et une éternité. Le temps d’une course dans un musée, d’une vie qui bascule ou d’une génération qui se retourne sur son passé. Derrière la vitesse, l’énergie et le jeu, il y a aussi la conscience du temps perdu, des promesses non tenues et de tout ce qui nous échappe.

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