La dernière fois que Stéphane Braunschweig était venu au Théâtre de la Cité, c’était avec Jours de joie, qui reste à ce jour mon spectacle préféré de 2024. Autant dire que je partais avec un a priori particulièrement favorable pour découvrir son nouveau spectacle, Œdipe/Antigone. D’autant que Sophocle figure, aux côtés de Shakespeare et de Molière, parmi mes dramaturges préférés. Dans mon top 3, il vient certainement avant les deux autres. Et comme Œdipe Roi est probablement ma pièce de théâtre favorite, le rendez-vous avait donc tout pour me plaire !
En 2015, Wajdi Mouawad avait déjà exploré l’univers de Sophocle avec Le Dernier jour de sa vie. Cette fois, Stéphane Braunschweig s’intéresse uniquement à la famille des Labdacides à travers une trilogie : Œdipe Roi, Œdipe à Colone et Antigone. Si la première et la dernière sont particulièrement célèbres, la pièce intermédiaire est nettement moins souvent représentée. Elle constitue pourtant un maillon essentiel pour comprendre la tragédie qui se noue autour des enfants d’Œdipe.
Œdipe/Antigone : une trilogie qui éclaire autrement la tragédie
Je dois reconnaître que Œdipe à Colone m’a paru un peu moins fort sur le plan du texte. Mais la pièce réserve néanmoins de très beaux moments, notamment le dernier tête-à-tête entre Polynice et Antigone qui m’a fait des nœuds au ventre. Cette scène donne une profondeur supplémentaire à leur relation et éclaire d’une lumière encore plus tragique les événements de la dernière pièce.
En replaçant Antigone dans cette continuité, Braunschweig nous rappelle que la catastrophe ne commence pas avec le refus d’obéir à Créon : elle est déjà inscrite dans une histoire familiale qui semble ne jamais pouvoir s’achever autrement que dans le malheur.
Le choix de présenter les trois pièces à la suite, chacune ramenée à une heure environ, fonctionne particulièrement bien. L’ensemble gagne en cohérence et en intensité. On ne regarde plus trois tragédies indépendantes, mais les différents épisodes d’une même histoire, celle d’une famille condamnée à porter le poids de ses fautes et de son héritage.
Une cage de miroirs pour nous renvoyer à nous-mêmes
Scénographiquement, le travail est épuré et va droit au but. Un charnier ravagé par la peste, le sanctuaire de Colone, l’hécatombe de la guerre de Thèbes. Quelques images fortes suffisent à installer les lieux et les situations. Le tout se déploie dans une cage de miroirs, dispositif particulièrement pertinent pour ces tragédies (qui rappelle aussi son parti pris dans Le Misanthrope il y a 20 ans). Car c’est bien la fonction du théâtre, depuis la nuit des temps, de nous tendre le reflet de notre propre humanité. Les personnages de Sophocle ont beau appartenir à un monde lointain, leurs conflits, leurs aveuglements et leurs contradictions continuent de nous regarder en face.
Le texte conserve toute sa poésie, mais il a été resserré, notamment par la suppression de la plupart des stasima, ces chants choraux qui ponctuent les tragédies grecques. Un choix qui permet de maintenir la clarté du récit et de garder les spectateurs contemporains au plus près de l’action, sans sacrifier la beauté de la langue. Néanmoins, les stasima « Rien n’est plus redoutable que l’Homme » et « Amour » ont été partiellement conservés dans Antigone, pour mon plus grand plaisir ! Le tout est porté par des acteurs de haut vol, qui donnent à ces figures mythologiques une présence et une humanité remarquables.
Trois tragédies, un seul grand spectacle
J’ai beaucoup aimé cette simplicité et cette efficacité. Braunschweig ne cherche pas à surcharger Sophocle ni à actualiser artificiellement son propos. Il fait confiance au texte, aux acteurs et à la puissance des situations. Et cela suffit largement. Sans être de trop, l’extrait du poème de Yannis Ritsos qui clôt le spectacle permet de terminer la tragédie sur une touche plus lumineuse tout à fait bienvenue.
Réunies en trois épisodes d’une heure, les pièces forment un ensemble parfaitement homogène, fluide et captivant. Une belle adaptation, qui donne toute sa place à Œdipe à Colone et permet de redécouvrir la tragédie familiale dans toute son ampleur. Je recommande vivement cette proposition aux amoureux des grands textes et des beaux spectacles. Pour ma part, retrouver Sophocle dans ces conditions est un plaisir qui ne se refuse pas !



