Avec Maîtres américains, le Théâtre du Capitole recrée les ballets deux grandes figures de la danse américaine : George Balanchine avec Les Quatre Tempéraments, et Peter Martins avec Fearful Symmetries. Un diptyque qui joue sur les contrastes, jusque dans ses couleurs : d’un côté, la pureté géométrique de Balanchine, baignée dans une lumière bleue ; de l’autre, l’énergie explosive de Martins, portée par les rythmes de John Adams et des costumes aux couleurs franches, façon nuancier Pantone.
Deux ballets, deux univers, deux manières d’organiser les corps dans l’espace. Et si j’ai beaucoup aimé le premier, c’est incontestablement le second qui m’a le plus transporté.
Maîtres américains : Les Quatre Tempéraments de Balanchine
Les Quatre Tempéraments s’inspire de la théorie des humeurs, héritée de la médecine antique et longtemps centrale dans la pensée occidentale. Selon cette conception, quatre fluides détermineraient le tempérament et la santé de chacun : le sang des passionnés ; le flegme des personnes passives ; la bile jaune des colériques ; et la bile noire des mélancoliques.
Heureusement que l’on dispose de cette clé de lecture, car sans elle, la chorégraphie pourrait sembler particulièrement abstraite. Mais c’est justement cette abstraction qui fait tout son intérêt.
En regardant les danseurs, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Piet Mondrian. Chez le peintre néerlandais, quelques lignes noires, des rectangles et des couleurs primaires suffisent à construire une composition. Tout paraît élémentaire, mais chaque détail compte : une proportion, un déplacement ou un déséquilibre modifie la perception de l’ensemble.
Chez Balanchine, on retrouve cette même économie de moyens. Un bras tendu, une jambe levée, une diagonale formée par plusieurs danseurs : le corps devient une ligne dans l’espace. Les alignements, les symétries et les ruptures composent une image en perpétuelle évolution.
Mais tandis que Mondrian fixe l’équilibre sur la toile, Balanchine le fait vivre dans le temps. Le tableau est immobile ; le ballet produit une succession de tableaux qui se construisent et se défont sous nos yeux.
Une abstraction qui se suffit à elle-même
Contrairement à un ballet narratif traditionnel, inutile ici de chercher à comprendre qui sont les personnages, ce qu’ils veulent ou ce qu’ils ressentent. Chez Balanchine, le mouvement peut se suffire à lui-même. Une arabesque n’a pas besoin de représenter le désespoir, pas plus qu’un groupe de danseurs n’a nécessairement besoin d’incarner une communauté fictive.
Les gestes trouvent leur sens dans leurs rapports réciproques, dans la musique et dans l’organisation de l’espace. C’est précisément ce que fait l’abstraction picturale : elle cesse de représenter le monde visible pour explorer les relations entre les formes.
La musique de Paul Hindemith donne une temporalité à cette géométrie. Les corps répondent aux accents sonores, les groupes se recomposent, les mouvements individuels entrent en tension avec les ensembles. L’abstraction devient alors une expérience sensorielle. J’ai beaucoup aimé cette rigueur, cette pureté presque architecturale, même si le ballet m’a finalement moins transporté que celui qui lui succède.
Fearful Symmetries : John Adams, ou la musique comme machine à danser
Changement radical d’atmosphère avec Fearful Symmetries. La lumière se réchauffe, les couleurs rouges envahissent le plateau, les costumes semblent tout droit sortis d’un nuancier Pantone et le rythme s’accélère. Là où Balanchine privilégiait la ligne et l’équilibre, Martins mise sur la vitesse, l’énergie et le mouvement collectif.
Mais c’est surtout la musique de John Adams qui m’a enthousiasmé.
Son minimalisme, fondé sur la répétition et la transformation des motifs, m’a parfois fait penser à Philip Glass. Mais chez Adams, ces motifs ne restent pas sagement à leur place : ils s’accumulent, s’entrechoquent, accélèrent ou se déforment. L’orchestre devient une formidable machine à produire du mouvement. Les cordes entretiennent une pulsation hypnotique, les cuivres lancent des appels éclatants, les percussions donnent à l’ensemble une impulsion presque physique.
Et forcément, cette musique s’accorde à merveille avec la danse.
Il ne s’agit pas d’une musique minimaliste au sens où elle serait pauvre ou austère. C’est même plutôt l’inverse : une musique de l’abondance, du mouvement et de l’accumulation, qui emprunte aussi bien au romantisme qu’au jazz, au rock et aux musiques populaires américaines.
Fearful Symmetries fait d’ailleurs la part belle aux contrastes. Une répétition apparemment mécanique peut déboucher sur une explosion orchestrale ; une grande masse sonore peut soudain s’effondrer dans une solitude presque douloureuse. Cette musique ne se contente pas d’accompagner les danseurs : elle semble les propulser, les entraîner dans son propre tourbillon.
Quand la musique et les corps ne font plus qu’un
C’est là que le ballet prend toute sa dimension. Les danseurs ne semblent plus simplement exécuter une chorégraphie sur une partition : ils deviennent les prolongements physiques de cette architecture sonore. Les motifs musicaux trouvent leur équivalent dans les déplacements, les accélérations et les compositions de groupe.
On retrouve, d’une certaine manière, le principe qui m’avait séduit chez Balanchine : des éléments qui se répètent, se transforment et se recomposent pour créer un ensemble plus complexe. Mais là où Les Quatre Tempéraments dessine une géométrie presque abstraite, Fearful Symmetries fait exploser les formes dans une déferlante de couleurs, de rythmes et d’énergie.
L’un construit des tableaux ; l’autre semble vouloir faire éclater le cadre.
Deux façons de faire parler la danse
Au final, ce diptyque porte particulièrement bien son titre. Ces deux chorégraphes américains nous proposent deux visions très différentes de la danse : l’une fondée sur la précision, la ligne et l’équilibre ; l’autre sur l’énergie, l’accumulation et la puissance du mouvement.
J’ai beaucoup aimé Les Quatre Tempéraments, notamment pour cette parenté avec l’abstraction des peintres modernes, qui m’a permis d’appréhender la chorégraphie comme une composition picturale vivante. Mais c’est Peter Martins et son Fearful Symmetries qui m’ont véritablement emporté. La musique, les couleurs et la danse y composent un spectacle d’une vitalité communicative.
Deux propositions qui rappellent, chacune à leur manière, que la danse n’a pas toujours besoin de raconter une histoire pour nous faire voyager. Parfois, il suffit d’une ligne, d’un rythme ou d’un mouvement pour que tout s’anime.
Vous pouvez voir une dernière fois à ce dyptique des Maîtres américains ce soir et demain, à 20h, au Théâtre du Capitole.


