On connaît surtout Anton Tchekhov comme l’un des grands dramaturges de l’histoire du théâtre, auteur de chefs-d’œuvre comme La Mouette, Oncle Vania, Les Trois sœurs ou La Cerisaie. Mais avant d’être joué sur les plus grandes scènes du monde, Tchekhov a longtemps observé le théâtre depuis les coulisses, en chroniqueur amusé et souvent féroce de ce petit monde fait d’ego, de vanités et d’illusions. C’est ainsi que sont nées les nouvelles du recueil Elle et Lui.
« Il ne faut pas chercher d’abondance des personnages. Deux doivent être au centre de gravité : elle et lui… »
Le recueil Elle et Lui rassemble plusieurs textes consacrés à l’univers théâtral et offre un portrait particulièrement savoureux de ce milieu qu’il connaissait si bien. Chez Tchekhov, les artistes ne sont jamais uniquement des créateurs passionnés. Ils sont aussi des êtres humains avec leurs faiblesses, leurs ambitions démesurées et leur mesquinerie.
Chaque nouvelle a pour personnage principal un comédien, un auteur, un metteur en scène ou un critique prisonniers de sa propre image. Ils rêvent de reconnaissance, de gloire, de succès, mais se retrouvent confrontés aux réalités moins brillantes de la vie artistique : les rivalités, les jalousies, les compromis et les désillusions.
Avec l’ironie subtile qui le caractérise, Tchekhov observe ces personnages qui parlent sans cesse d’art mais qui sont parfois davantage préoccupés par leur réputation que par la création elle-même. On trouve parfois Tchekhov ennuyeux. Moi je trouve son mordant extrêmement drôle.
Une satire avec ou sans cruauté
Ce qui rend ces textes particulièrement savoureux, c’est que Tchekhov ne tombe jamais dans la simple caricature. Il se moque des travers du monde théâtral, mais son regard reste profondément humain. Ses personnages peuvent être ridicules, prétentieux ou agaçants, mais ils sont aussi touchants dans leur besoin d’exister. Derrière les poses d’artiste et les grands discours sur la beauté, Tchekhov révèle surtout des hommes et des femmes en quête de reconnaissance et d’amour.
Cette ambivalence fait toute la modernité de son écriture : on sourit de leurs comportements, tout en comprenant parfaitement les mécanismes qui les animent. Et si on fréquente soi-même un peu le monde du théâtre (comme c’est mon cas), on ne peut s’empêcher d’y reconnaître les énergumènes que l’on y croise.
Les coulisses plutôt que la scène
L’intérêt du recueil tient aussi à ce qu’il montre l’envers du décor. Tchekhov s’intéresse moins au théâtre comme art idéal qu’au théâtre comme institution, avec ses habitudes, ses codes et ses petites hypocrisies. Il observe les discussions stériles, les artistes persuadés de leur génie, les admirateurs excessifs ou encore les critiques qui se donnent une importance disproportionnée.
Ce théâtre dans le théâtre permet à l’auteur de questionner plus largement le rapport entre l’art et le pouvoir, entre la création véritable et le désir de paraître.
Ces textes sont particulièrement intéressants lorsqu’on connaît l’œuvre théâtrale de Tchekhov, car on y retrouve les thèmes qui traverseront ses grandes pièces : l’attente, l’échec, les rêves déçus et la difficulté à trouver sa place dans un monde en mutation. Derrière l’humour et la satire, se dessine une réflexion plus profonde sur la condition de l’artiste et sur cette étrange contradiction : vouloir être vu, tout en étant incapable de réellement se montrer.
Avec Elle et lui, Tchekhov confirme son talent exceptionnel pour observer les comportements humains. Un recueil drôle, cruel et terriblement juste, qui rappelle que les coulisses du théâtre sont parfois aussi passionnantes et aussi absurdes que la scène elle-même.