C’est toujours un plaisir de plonger dans une œuvre éditée par Monsieur Toussaint Louverture. Cet éditeur sait non seulement repérer les récits les plus intéressants, mais il a également le savoir-faire pour les transformer en objets d’exception. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris, ne fait pas exception à la règle. Ce roman graphique abyssal est un véritable bijou graphique et narratif qui nous plonge dans le Chicago en ébullition des années 1960.
Moi, ce que j’aime, c’est les monstres : un kaléidoscope d’émotions
Dans ce premier tome de 416 pages, nous suivons la jeune Karen Reyes (10 ans) dans une enquête des plus mystérieuses. Le jour de la Saint-Valentin 1968, sa voisine Anka Silverberg meurt dans des circonstances douteuses et Karen ne croit pas à la thèse du suicide… Elle décide alors de s’intéresser aux secrets de chacun de ses voisins afin de comprendre comment chacun était lié à Anka et peut éventuellement avoir un mobile.
Mais Karen est également en prise avec les bouleversements de la préadolescence. Marginale à l’école parce que c’est « une fille bizarre », elle se réfugie dans le dessin et recopie au stylo-bille de façon obsessionnelle les couvertures des magazines fantastiques & gores dont elle est fan. Elle alimente ainsi sa passion pour le surnaturel et les montres, elle qui rêve d’être un jour mordue et contaminée par un loup-garou.
Même si j’étais réveillée, je savais qu’il étaient là, dehors, les G.E.N.S., et qu’un de ces quatre j’allais y passer. Oh, j’avais pas peur qu’ils me tuent ça non, pfff…. J’avais peur qu’ils finissent par me faire devenir comme eux… Grossiers, Ennuyeux, Nuls, Stupides = G.E.N.S.
Une constellation de personnages secondaires
Le récit est un vrai mille-feuille. Si l’enquête autour de la mort d’Anka est le véritable fil rouge de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, l’entourage de Karen joue également un rôle prépondérant. Son grand frère Deeze est un personnage absolument passionnant : artiste, séducteur, sensible, il est à la fois un modèle et un mystère (encore un !) pour Karen.
Il faut aussi compter sur toute une faune de voisins (Samuel Silverberg, M. Gronan, M. Chugg…), de camarades de classe (Missy, Franklin…), et autres fantômes du passé (Sandy, Schutz…). Quand on parle de kaléidoscope, on ne peut pas mieux définir Moi, ce que j’aime, c’est les monstres.
Une genèse incroyable
Avant de travailler dans la bande dessinée, Emil Ferris était illustratrice freelance et dessinait des jouets. Lorsqu’elle contracte le virus du Nil occidental à l’âge de 40 ans en 2002, elle reste paralysée et perd l’usage de sa main droite, l’empêchant de dessiner. En 2004, elle imagine l’histoire « d’une loup-garou lesbienne dans les bras protecteurs d’un Frankenstein trans », deux parias de la société dont elle développera l’histoire dans une nouvelle, puis dans sa BD. Au cours des six ans qui suivent, Emil Ferris réapprend à dessiner et commence à travailler sur Moi, ce que j’aime, c’est les monstres afin de se rééduquer.
L’inspiration autobiographique qui parcourt ce roman graphique n’est certainement pas à occulter. Emil Ferris raconte que sa protagoniste Karen, qui se voit comme un loup-garou, reflète la façon dont elle se voyait elle-même étant enfant – une métaphore de l’oppression sociale subie par les personnes comme elle, issues de milieux populaires et défavorisés.
La plupart de mes personnages sont en partie des gens que je connaissais.
Emil Ferris
En termes d’influences artistiques, Emil Ferris a découvert très jeune les œuvres de Francisco de Goya et d’Honoré Daumier (dont les tableaux sont reproduits au stylo-bille dans Moi, ce que j’aime, c’est les monstres). Des auteurs de bandes dessinées comme Robert Crumb, Alison Bechdel et Art Spiegelman ont eu beaucoup d’impact sur elle. En ce qui me concerne, ayant grandi avec l’album des Crados de Spiegelman entre les mains, je ne peux que confirmer la filiation esthétique. D’ailleurs, ce dernier finira par l’adouber en déclarant qu’« Emil Ferris est une des plus grandes artistes de bande dessinée de notre temps. »
Un roman graphique plutôt qu’une bande dessinée
Je dois le confesser, je n’ai jamais été fan de l’appellation « roman graphique ». J’ai toujours trouvé ça un peu péteux, un peu pompeux… et un peu dénigrant pour la BD qui n’a, selon moi, rien n’a envier au roman.
Pourtant, pour la toute première fois, je trouve que cette appellation prend tout son sens en lisant Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Bien qu’entièrement dessiné au stylo BIC, je n’ai quasiment jamais eu l’impression de lire une BD en tournant les pages de ce livre. Ferris a évité d’utiliser les cases habituelles qu’on trouve en bande dessinée parce qu’elle sentait qu’elle avait besoin de liberté et que les lecteurs devaient avoir une expérience visuellement dense de ses planches. L’œuvre est dessinée à même les pages d’un cahier d’écolier avec ses lignes bleues, sa marge rouge, et ses trous perforés. Le tout donne vraiment le sentiment de lire un journal intime noirci au stylo BIC et pas vraiment une BD.
Un roman qui fait aimer les monstres.
À propos de ce roman graphique, Emil Ferris dira : « Nous avons peur du monstre, notamment si ce monstre, c’est nous. Nous sommes monstres dans nos échecs, dans nos appétits, dans nos désirs. » L’actualité va sans cesse alimenter ce sentiment de monstruosité : « Nous pouvons tous être des monstres. Comme, récemment, les monstres à Charlottesville qui brandissaient des torches sans savoir qu’ils étaient eux-mêmes des monstres. Karen aime beaucoup l’art ; c’est le prisme par lequel elle voit le monde. Les tableaux constituent une langue pour elle et les tableaux décrivent le monde aux yeux de Karen de telle sorte qu’elle peut comprendre les choses. »
J’ai désormais hâte de découvrir le tome 2 des aventures de Karen Reyes, car le premier opus s’achève sur un véritable cliffhanger…
Il paraît aussi que le réalisateur Sam Mendes est en négociation pour éventuellement diriger l’adaptation ciné de ce roman graphique, et très franchement je me demande ce qu’une œuvre aussi iconoclaste et fouillie peut donner sur grand écran.
Et vous, vous avez lu Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ? Qu’en avez-vous pensé ?


