La Nuit des rois marque à la fois la fin de la saison 2025-2026 au Théâtre de la Cité mais aussi le départ de Galin Stoev de la direction de ce même théâtre, dont il avait pris la tête en 2018. Depuis cette date, il a chaque année créé de nouveaux spectacles dans la ville rose, qui ont parfois divisé le public. Je dois le dire, mes avis ont également été contrastés à chaque nouvelle création. Après avoir essentiellement travaillé sur des textes russes (Tchekhov ou Viripaev), il s’est finalement frotté au maître absolu William Shakespeare et à l’une de ses pièces les plus foutraques.
La Nuit des rois, qu’es aquò ?
Shakespeare a écrit cette comédie pour les célébrations de l’Épiphanie en l’an 1602, et il n’y est pas allé de main morte en termes de bouffonneries. Une jeune fille, Viola, fait naufrage en Illyrie. Travestie en castrat, elle y rencontre le duc Orsino dont elle s’éprend. Mais ce dernier est déjà éperdument amoureux de la comtesse Olivia, qui tombe quant à elle sous le charme de Viola qu’elle prend pour un jeune homme. Autour de ce triangle amoureux gravite une constellation de personnages plus déjantés les uns que les autres, sous le regard sévère de Malvolio, intendant d’Olivia.
L’humanité s’est toujours offerte (sic) des parenthèses enchantées permettant de transgresser l’ordre établi. Le théâtre ouvre aussi, dans la vie quotidienne, une sorte de parenthèse enchantée grâce à laquelle on peut aiguiser notre intelligence, notre sensibilité et notre discernement.
Galin Stoev
La Nuit des rois n’est pas une pièce que j’ai souvent eu l’occasion de voir jouée sur scène… La dernière fois, c’était au Théâtre des Mazades en 2009, mis en scène par Éric Sanjou. Avec Galin Stoev aux commandes de cette nouvelle mise en scène, je ne savais pas trop à quoi m’attendre, car ces dernières années ses spectacles ont été particulièrement clivants, que ce soient les passables Double inconstance (2019), Oncle Vania (2023) et Illusions (2025) ou bien le catastrophique Ivanoff (2021). Une fois n’est pas coutume, sa Nuit des rois partage. Entre costumes hideux et comédiens survitaminés, il faut un peu séparer le bon grain de l’ivraie.

Géniale Marlène Saldana…
Le petit plus de ce spectacle réside dans sa distribution. Lorsque j’ai découvert qu’Anna Cervinka (sociétaire de la Comédie-Française) et Marlène Saldana jouaient dans la pièce, ça m’a immédiatement mis dans de bonnes dispositions. La première, pour la clarté de sa diction : quel plaisir de faire si bien entendre les mots de Shakespeare. Il n’y a pas photo : il y a un gap terrible entre cette comédienne et le reste de la distribution. Mais j’ai surtout été embarqué par l’énergie de Marlène Saldana, à qui Stoev a confié le rôle d’un fou, trublion en roue libre qui s’émancipe totalement des mots de Shakespeare pour faire entrer la pièce en écho avec l’actualité (de l’hantavirus à Patrick Bruel en passant par l’affaire Epstein, tout y passe…).

On avait adoré Marlène Saldana dans les pièces de Christophe Honoré (Fin de l’histoire en 2015 et Les Idoles en 2018) et elle confirme avec La Nuit des rois sa place dans notre palmarès des meilleures actrices contemporaines.
Avec ses plus de 2h30, La Nuit des rois est un classique qui fait le job, même si cette mise en scène ne restera pas dans les annales. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé : les places au balcon n’ont pas été mises à la vente, et même au parterre il reste des trous… Stoev signe des adieux au Théâtre de la Cité à l’image de ses deux mandats : mi-figue, mi-raisin.