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La Maison des Feuilles, Mark Z. Danielewski [AVIS & EXPLICATIONS]

by Julien
La maison des feuilles Mark Z Danielewski

Ce mois-ci, j’ai lu La Maison des Feuilles, une œuvre très singulière dans sa forme comme dans son récit. Une œuvre semblable à une matriochka. Dire que c’est un pavé n’est pas une exagération : le livre pèse 1 kg 260 dans l’édition (formidable) de Monsieur Toussaint Louverture. D’abord attiré par sa forme étonnante (des pages écrites à l’envers, des pages blanches, d’autres noircies, des chapitres barrés, des notes de bas de pages plus importantes que le récit principal, etc.), je me suis vite passionné par son histoire et ses personnages, captivants !

Le résumé impossible de La Maison des Feuilles

Si l’on veut résumer La Maison des Feuilles, cela relève presque de la mission impossible. Non pas que celle-ci soit incompréhensible, mais elle est complexe (attention, j’ai bien dit « complexe » et pas « compliquée »). Je m’en tiendrai donc à un seul niveau de récit : celui de la famille Navidson.

La maison des feuilles Annexe II A Croquis et Polaroids (1)
La Maison des Feuilles – Annexe II, A : Croquis et Polaroids. Le roman comporte 30 polaroïds de maisons… Devinerez-vous dans laquelle le récit se déroule ?

Will Navidson, sa femme Karen et leurs deux enfants – Chad et Daisy – viennent de s’installer dans une nouvelle maison en Virginie (si le nom de la ville n’est pas précisé, on connait néanmoins celui de la rue : Ash Tree Lane). Un jour, la petite famille découvre un petit couloir entre deux pièces de la maison, couloir qui n’était pas là avant – ou en tous cas que personne n’avait remarqué. Bizarrement, ce nouveau couloir fait naturellement augmenter la superficie intérieure de la maison, sans pour autant que celle-ci ne semble agrandie quand on la mesure depuis l’extérieur.

Lorsqu’un deuxième couloir incroyablement long et obscur fait son apparition dans le salon, Will décide de monter une expédition avec quelques compères afin d’explorer les espaces inconnus de sa propre maison. Une plongée dans les ténèbres aussi passionnante que terrifiante…

Les histoires enchâssées de La Maison des Feuilles.

On pourrait croire qu’il y a trois histoires dans La Maison des Feuilles car son auteur, Mark Z. Danielewski, donne la parole à trois narrateurs dont les voix se croisent tout au long du récit.

Il y a d’abord le Navidson Record, un film documentaire tourné au début des années 1990 par Will Navidson et dans lequel le documentariste essaie de décrypter les mystères de sa propre maison et ses incroyables transformations. Ce film – que peu de spectateurs ont vu – a donné lieu à de nombreux commentaires et articles, eux-mêmes compilés par un vieil homme nommé Zampanò, qui a tenté d’écrire une thèse au sujet de ce film. Cette thèse est le deuxième niveau de récit, puisque le vieillard (aveugle de surcroît) s’est donné pour mission d’analyser le plus scrupuleusement possible ce film afin de déterminer s’il était authentique ou s’il s’agissait d’un canular (comme l’ont suggéré de nombreux commentateurs avant lui).

La maison des feuilles Mark Z Danielewski
La Maison des Feuilles – Mark Z. Danielewski (Troisième édition remastérisée par Monsieur Toussaint Louverture)

Or, Zampanò est mort avant d’avoir achevé sa thèse. Ses nombreux écrits et la montagne de documents qu’il a réunie ont donc été récupérés par un certain Johnny Errand, un apprenti tatoueur qui a mis la main sur toute cette paparasse suite à un étrange enchaînement de circonstances.

D’abord intrigué par tout ce bazar, Johnny est happé petit à petit par les découvertes qu’il y fait. Jusqu’à l’obsession.

Une mise en page qui connecte les trois niveaux de récits entre eux

Si la thèse de Zampanò constitue le niveau de récit principal, les pensées et digressions de Johnny figurent en bas de page, et très vite ses pensées débordent sur la thèse jusqu’à devenir un récit parallèle intercalé qui nous fait souvent perdre le fil de là où nous en étions. En effet, certaines notes font parfois plusieurs pages consécutives ou renvoient à des annexes à la fin du livre qui elles-mêmes sont aussi longues que des chapitres (il y en effet près de 160 pages d’annexes à la fin du roman).

La maison des feuilles chapitre III
Chapitre III – Corps du récit et notes de bas de page

Dans le même temps, nous sommes happés par le documentaire qui raconte la vie de Karen, Will et leurs enfants, une famille presque ordinaire mais dont la maison révèle les failles et les fragilités.

Ainsi, à chaque niveau du récit, une énigme est donnée à résoudre aux personnages. Will Navidson essaie de comprendre le mystère de sa maison ; Zampanò de savoir si le Navidson Record est authentique ; Johnny Errand si le film existe réellement ou si c’est le fantasme d’un vieux fou ; et enfin nous-mêmes, lecteurs, qui tentons de donner du sens à la forme vertigineuse de La Maison des Feuilles, roman dont la structure est aussi alambiquée que la maison dont il parle.

La maison des feuilles Chapitre IX le labyrinthe
Le chapitre IX, un labyrinthe au sens propre comme au figuré (dans lequel j’ai adoré me perdre)

Comme la maison des Davidson qui est changeante et labyrinthique, la mise en page des chapitres, leur typographie, les notes qui nous font avancer de plusieurs centaines de pages pour revenir parfois au point de départ… tout dans ce roman nous prend à la gorge, nous intrigue, nous séduit, nous résiste. À travers sa forme, le roman devient brusquement aussi profond ce couloir sans fin dont Will Navidson essaie de percer le mystère.

Je dois avouer que j’ai été contaminé par la curiosité fiévreuse de chaque narrateur au fur et à mesure que je plongeais dans leurs récits incroyables et naviguais entre les différents niveaux de narration (récit principal, notes, annexes). Si l’on avance page après page, on est perdu. Il faut accepter de basculer en mode *expédition* et parcourir le roman comme on partirait en spéléologie.

Un style exceptionnel

Clairement, ce roman va faire partie de ceux qui me marqueront durablement car ce n’est pas une simple curiosité formelle ou un exercice de style. La Maison des Feuilles porte une réflexion passionnante sur les relations entre les êtres et le pouvoir de la littérature. L’écriture de Mark Z. Danielewski est captivante. En lisant la thèse de Zampanò, je me sentais chez H. P. Lovecraft (l’un de mes auteurs fantastiques préférés). Mais les notes de bas de pages signées Johnny Errand me faisaient basculer chez Stephen King, un auteur pour lequel nous avons une grande admiration sur Culture déconfiture (Cujo, Christine, Rage, Shining, Jessie, Différentes saisons, Misery, Cœurs perdus en Atlantide, Si ça saigne, La Petite fille qui aimait Tom Gordon, Les Yeux du dragon, L’Outsider, L’Institut, La Part des Ténèbres, Nuit noire, étoiles mortes, Dreamcatcher, Sac d’os, Charlie, Dôme, La Ligne verte, 22/11/63).

La maison des feuilles Annexe II E Lettres de l'Institut Three Attic Whalestoe
Jusque dans les annexes, il ne faut pas avoir peur de retourner le livre dans tous les sens (Annexe II, E : Lettres de l’Institut Three Attic Whalestoe)

Enfin, l’étrangeté même des situations m’a évoqué les univers surréalistes de David Lynch et son esthétique qui m’ont toujours hypnotisé. Se promener à Ash Tree Lane, c’est un peu comme faire un tour du côté de Twin Peaks

La Maison des Feuilles, quelques clés…

Si vous avez lu La Maison des Feuilles, quelques références vous ont peut-être échappé. J’en ai certainement raté beaucoup moi aussi, mais voici quelques éléments qui m’ont aidé à mieux me représenter ou comprendre l’univers dépeint dans ce roman.

Si vous n’avez pas encore lu La Maison des Feuilles, vous pouvez arrêter ici votre lecture.

Delial

Les labyrinthes sont des motifs récurrents dans le roman. À sa manière, le roman lui-même est un labyrinthe. Ce thème est une parfaite métaphore de la psyché humaine, de l’inconscient, de la culpabilité… comme un minotaure intérieur prêt à nous dévorer. En ce qui concerne Will Navidson, cela remonte à un souvenir ancien qui le hante, une photographie pour laquelle il a gagné le prix Pulitzer. La photo d’une petite fille du Soudan qu’il a surnommée « Delial ». Cette anecdote dans la vie du personnage est directement inspirée du photographe Kevin Carter qui reçut en 1994 le prix Pulitzer pour une photo identique à celle de Davidson (cf. note 336, page 374).

La Maison des Feuilles Kevin-Carter pulitzer
La Fillette et le vautour, Kevin Carter (1994) : où est le vautour ? Sur l’image ou bien derrière l’appareil photo ?

Si la photo a été récompensée, son sujet et la position du photographe (qui est captivé par la tragédie qui se déroule sous ses yeux comme le vautour qui attend que la petite fille meure) a suscité contre lui de nombreuses critiques morales. La même année, le 27 juillet 1994, Kevin Carter mettra fin à ses jours en s’empoisonnant dans sa voiture. Cette histoire réelle, étonnamment semblable à l’histoire fictive de Will Navidson, éclaire quelque peu le récit et la psychologie du personnage.

Les acrostiches

Quand on lit La Maison des Feuilles, la présence massive de listes peut étonner. Listes de noms propres, listes de références bibliographiques, etc. Or, deux parties du roman nous donnent une clé de lecture. D’abord, la lettre du 27 avril 1987 de Pelafina Heather Lièvre à Johnny Errand (reproduite dans l’Annexe II, E : Lettres de l’Institut Three Attic Whalestoe, pages 592 à 650). L’autrice des lettres, paranoïaque, indique qu’elle va désormais utiliser un code pour écrire à son fils, par peur que ses messages soient interceptés et lus par des personnes malveillantes : « sers-toi de la première lettre de chaque mot pour établir les mots et les phrases suivants ». En effet, dès la lettre du 8 mai 1987, il faut lire le message comme un acrostiche. Les mots n’ont pas de sens pour eux-mêmes mais seulement suivant leur première lettre.

La maison des feuilles Annexe C Pièces
Annexe C, Pièces

Ensuite (ou bien avant, selon l’ordre dans lequel vous avez lu le texte / les notes / les annexes), Johnny Errand rencontre au chapitre XXI des personnages qui ont eux-mêmes lu La Maison des Feuilles. À la page 520, il raconte que ceux-ci « avaient discuté des notes de bas de page, des noms et même de l’apparition codée de Thamyris à la page 393 ». Et en effet, si on revient en arrière et qu’on relit la page 393, on trouve ceci :

A. Ballard qui fit cette déclaration pour le moins sibylline : « Toute habitation aime menacer ; y retourner inspire souffrance. »

Page 393 (c’est moi qui souligne)

Lisez la citation comme un acrostiche, vous y verrez effectivement surgir Thamyris (code utilisé à plusieurs reprises dans le roman). La référence mythologique n’est pas intéressante en elle-même mais constitue plutôt une clé de lecture. Il ne vous reste plus qu’à appliquer le même principe aux très nombreuses listes qui figurent dans les notes de bas de pages, vous devriez découvrir de nouveaux éléments de récit que vous n’aviez pas remarqués à la première lecture !

La musique

Plusieurs passages du roman font référence à de la musique, notamment lors de l’exploration #5 de Will Navidson. Si vous ne les aviez pas reconnues, les paroles chantées par le personnage à la page 482 sont celles de Help ! des Beatles.

Help ! Un titre évocateur compte-tenu de la situation dans laquelle se trouve le personnage au moment où il chante cette chanson…

Quant à la chanson Daisy Bell (page 483), il s’agit à la fois d’un tube britannique de Harry Dacre en 1892, reprise notamment par Nat King Cole en 1963, mais aussi de la première chanson chantée par un ordinateur IBM 7094 en 1961. Pour les plus cinéphiles d’entre vous, vous reconnaîtrez aussi la chanson chantée par HAL 9000 dans le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick 2001, l’Odyssée de l’Espace en 1968.

Daisy Bell, chanté par IBM 7094… (moi, ça a tendance à m’angoisser)
… et Daisy Bell chanté par Nat King Cole

Faites ce que vous voulez de ces quelques clés que je vous donne ! Certains diront qu’avec ou sans la référence, cela ne change pas fondamentalement le récit ni sa compréhension. Et je ne peux que leur donner raison. Mais pour ma part, j’ai adoré ces petits jeux en forme d’enquête, enchâssés les uns dans les autres, qui donnent l’impression qu’on n’en a jamais fini avec ce roman.

La maison des feuilles Chapitre X le sauvetage première partie
Certaines pages se traversent comme des couloirs étroits (chapitre X, le sauvetage première partie)
La maison des feuilles Chapitre XX Le Retour
… d’autres fois, il faut retourner le livre comme on retourne sur ses pas (chapitre XX, Le Retour)

Et vous, avez-vous lu La Maison des Feuilles ? Qu’en avez-vous pensé ? Y avez-vous découvert d’autres mystères que je n’ai pas vus ou dont je n’ai pas parlé ?

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Faire la sieste sous les tropiques, parler littérature, théâtre et cinéma, écouter le craquement du glaçon plongé dans l'eau, frissonner avec Lovecraft, planifier des voyages en Italie... J'adore l'esprit rabelaisien, l'accent du sud-ouest et autres futilités de l'existence.

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