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Tue-Tête, Frédéric Sounac

by Julien
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Dans l’Europe du vingt-quatrième siècle, bouleversée par le choc climatique et les radiations, les hommes sont massivement atteints d’androcordite, une maladie qui attaque leurs cordes vocales et met à mal leur virilité, les forçant à recourir à divers traitements et implants de synthèse. Mais le chanteur lyrique Melchior Maluir, « baryténor », semble épargné par ce fléau et donne de nombreux concerts sous le surnom de « Tue-Tête », accompagné au piano par la non moins mystérieuse Zoé Zaffius, et toujours secondé par son majordome David Adhum.

Parallèlement, le politicien Alessandro Born travaille à sa réélection à la tête d’Europack (cette Europe unifiée du futur) jouant de ses relations avec les médias, les forces économiques et les gourous d’un nouveau courant de pensée : les Jésus m’aime.

Enfin, le roman raconte l’enquête d’Ida Mésange, jeune inspectrice orpheline et élevée par sa grand-mère, qui tente de comprendre le lien entre plusieurs victimes dont les têtes ont explosé ou fondu. Ses investigations vont l’amener à découvrir les coulisses du pouvoir mais aussi à mieux comprendre le mystère de ses propres origines.

 

Voilà, en quelques mots, l’intrigue de ce roman de Frédéric Sounac, qui ne compte pas moins de 420 pages (grand format et bien remplies). Pour dire les choses de but en blanc, ce n’est pas un roman facile : il m’a fallu un mois complet pour aller au bout de cette intrigue qui m’a beaucoup désorienté dans un premier temps. Comme on peut le comprendre à travers le résumé, plusieurs intrigues se jalonnent dans ce roman (au moins trois) et ce n’est qu’au milieu du roman que j’ai bien compris le lien entre elles et où l’auteur voulait nous amener. A partir de ce moment-là, j’ai carrément dévoré la deuxième moitié du livre !

Le roman n’est pas simplement narratif comme on pourrait s’y attendre dans d’autres polars ou thrillers. Plusieurs chapitres sont consacrés à des réflexions (en particulier une série de chapitres dont la narration est prise en charge par le majordome David Adhum, comme un journal de bord) qui permettent d’éclaircir des événements antérieurs du récit, ou faire des pauses réflexives parfois philosophiques. Mais d’autres digressions, assez comiques, viennent retarder astucieusement la narration, comme à la fin du chapitre 14 :

Toutes ces questions, qui ne sauraient être traitées à la légère ni expédiées en quelques lignes, feront dont l’objet de considération ultérieures. J’ose espérer qu’on me pardonnera cette pénible fragmentation du propos, mais il m’est tout bonnement impossible de surseoir à quelques obligations pressantes. En effet, je suis aujourd’hui affligé d’incontinence sévère, chose relativement banale à mon âge, mais dont on comprendra qu’elle n’est pas aisément compatible avec la régularité du récit.

Les amateurs de Diderot ou de Sterne apprécieront cet art de la digression (et du suspens qui en découle). L’humour n’est pas en reste dans ce récit, notamment les passages où David Adhum explique fièrement les principes fondamentaux du kung-foutre, un nouveau genre cinématographique au confluent de la pornographie et de l’expérience esthétique totale, aux chorégraphies sexuelles inspirées par Bruce Lee. Oui, oui… 🙂

Tue-Tête est un roman tentaculaire qui pose la question du pouvoir de la musique et du chant, et interroge l’identité et la virilité. La quête de chaque personnage permet de révéler un nouvel aspect du monde de demain (qui, dans un autre style, m’a fait penser au Monoplis de Starmania avec ses collusions d’univers politiques, médiatiques, artistiques et religieux) selon la pure tradition de la SF de qualité. Une mise en garde néanmoins, ne renoncez pas dès les premières difficultés du style ou du récit qui risquent de vous déstabiliser, Tue-Tête n’est pas un roman qui livre toutes ses clés d’emblée, mais en dépit de sa densité il donne une immense satisfaction une fois ces obstacles franchis.

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culture déconfiture Julien

Faire la sieste sous les tropiques, parler littérature, théâtre et cinéma, écouter le craquement du glaçon plongé dans l'eau, frissonner avec Lovecraft, planifier des voyages en Italie... J'adore l'esprit rabelaisien, l'accent du sud-ouest et autres futilités de l'existence.

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