Home À lire Anéantir, le roman bouleversant de Michel Houellebecq [CRITIQUE]

Anéantir, le roman bouleversant de Michel Houellebecq [CRITIQUE]

by Julien
Aneantir Houellebecq

Paru il y a une vingtaine de jours, Anéantir est le huitième roman de Michel Houellebecq. Ce n’est pas la première fois que nous vous parlons ce sulfureux écrivain français sur Culture déconfiture, puisqu’en 2020 Charlotte vous parlait ici du roman Sérotonine, et moi-même je vous avais parlé de son essai sur Lovecraft et de l’exposition que le Palais de Tokyo lui avait consacrée en 2016.

Anéantir, un roman politique à bien des égards

Comme il a déjà pu le faire dans ces romans antérieurs, Michel Houellebecq situe l’action de son roman dans un futur proche. Les événements d’Anéantir se déroulent donc en 2027 au cours de l’élection présidentielle française et mettent en scène Paul Raison, un collaborateur et conseiller du ministre de l’économie prénommé Bruno (toute ressemblance avec un ministre actuel qui porte le même prénom n’est peut-être pas fortuite). Ce n’est pas non plus la première fois qu’une élection sert de cadre à l’action de l’un de ses romans : Soumission, paru en 2015, usait du même procédé.

Or, si l’élection est une intrigue très importante du roman, elle reste un sujet de second plan comparé aux événements de la vie personnelle de Paul Raison. Le père de ce dernier, suite à un AVC, est plongé dans un état qui force la famille à se réunir pour réfléchir aux conditions dans lesquelles celui-ci passera sa fin de vie.

Cet événement est l’occasion de présenter divers membres de la famille et l’état de leur relation dans cette adversité : Cécile, la sœur de Paul ; Aurélien, son plus jeune frère ; Madeleine, la dernière épouse de son père ; Prudence, l’épouse de Paul avec qui ce dernier cohabite mais dont l’histoire d’amour semble morte depuis des années. Peu à peu, les liens et l’histoire familiale se dessinent, les pans du passé sont révélés, les sensibilités se précisent. Comment prendre les bonnes décisions avec ses proches quand on est soi-même bouleversé par ce qui arrive ?

Un roman percutant sur la fin de vie

Les 730 pages de ce livre sont une magnifique introspection sur la question de la mort et de la place des vieux dans notre société, et c’est bien là que le sujet est politique ! L’élection présidentielle n’est qu’un leurre, un spectacle médiatique sans intérêt, alors que Houellebecq nous invite à réfléchir aux questions vraiment essentielles : que fait-on de nos aînés ? Comment nous préparons-nous à notre propre fin ? Quelle boussole morale oriente notre civilisation ?

La fin de vie, ce n’est pas un sujet qui m’attire naturellement. Peut-être par peur de ma propre mort et la conscience qu’elle peut être extrêmement soudaine. Mais force est de constater que Houellebecq sait rendre ce sujet captivant. C’était déjà le cas avec le film NDE (Near Death Experience) de Kervern et Delépine dans lequel il jouait le premier rôle et qui m’avait bouleversé.

Near Death Experience houellebecq

Dans Anéantir, les personnages et leurs relations sont d’un réalisme saisissant, il est difficile (et pour moi impossible) de ne pas entrer en empathie avec chacun d’entre eux. Mais Houellebecq parvient toujours à prendre un peu de hauteur pour que le récit ne tombe pas dans le mélo et permette une analyse plus générale du réel.

Bien sûr, on retrouve aussi dans ce roman ce qui fait le sel de ses œuvres : de belles pages sur la sexualité des personnages, de l’humour et de la provocation que d’aucuns qualifieraient de blasphématoire.

Le monde humain lui apparut composé de petites boules de merdes égotistes, parfois les boules s’agitaient et copulaient à leur manière, chacune dans son registre, il s’ensuivait l’existence de nouvelles boules de merdes, toutes petites celles-là. Comme cela lui arrivait parfois, un dégoût soudain l’envahit alors pour la religion de sa sœur : comment un dieu avait-il pu choisir de renaître sous la forme d’une boule de merde ? Des chants, pour ne rien arranger, célébraient l’événement.

Michel Houellebecq, Anéantir, (Flammarion, p. 314)

J’imagine certains lecteurs hérissés à la lecture de ce paragraphe. Pour ma part, Houellebecq est un auteur qui me fait plutôt rire. Je l’aime encore plus quand il s’en prend aux petits détails de la vie sociale, notamment l’insipide art de la conversation :

Paul était content d’avoir l’occasion de revenir dans ce quartier, c’était en principe un quartier qu’il aimait ; du moins, lorsqu’une conversation venait à rouler sur ce quartier, ce qui était du reste rare, il prétendait l’aimer, c’était en quelque sorte sa position officielle sur ce quartier. Il n’était pas certain en réalité de parvenir aujourd’hui à aimer un quartier, le mot lui paraissait excessif, ce n’était pas par exemple un sentiment qu’il éprouvait à l’égard de son propre quartier, qui faisait pourtant l’unanimité chez les gens de son éducation et de son milieu, mais c’était juste un sujet de conversation classique, qui permettait à la plupart des gens d’exprimer des sentiments authentiques sans mobiliser de passion exagérée, enfin c’était un bon sujet.

Michel Houellebecq, Anéantir, (Flammarion, p. 610)

J’adore ces passages qui, dans un roman grave comme l’est Anéantir, glissent momentanément sur des détails culturels et civilisationnels qui prêtent à sourire. Suis-je le seul à aimer ce genre de réflexions ?

Anéantir, un roman nihiliste ?

Le titre de ce roman n’est évidemment pas anodin. Un verbe qui évoque le néant, un récit qui parle de la mort, un regard matérialiste pour ne pas dire pessimiste, il serait facile de qualifier Houellebecq de penseur nihiliste.

Dans toutes les civilisations antérieures, dit-il finalement, ce qui déterminait l’estime, voire l’admiration qu’on pouvait porter à un homme, ce qui permettait de juger de sa valeur, c’était la manière dont il s’était effectivement comporté tout au long de sa vie ; même l’honorabilité bourgeoise n’était accordée que de confiance, à titre provisoire ; il fallait ensuite, par toute une vie d’honnêteté, la mériter. En accordant plus de valeur à la vie d’un enfant – alors que nous ne savons nullement ce qu’il va devenir, s’il sera intelligent ou stupide, un génie, un criminel ou un saint – nous dénions toute valeur à nos actions réelles. Nos actes héroïques ou généreux, tout ce que nous avons réussi à accomplir, nos réalisations, nos œuvres, rien de tout cela n’a le moindre prix aux yeux du monde – et, très vite, n’en a pas davantage à nos propres yeux. Nous ôtons ainsi toute motivation et tout sens à la vie ; c’est, très exactement, ce que l’on appelle le nihilisme.

Michel Houellebecq, Anéantir, (Flammarion, p. 453)

Je ne sais pas ce que vous pensez de cet extrait-là, mais pour ma part j’entends plutôt un cri de colère, une révolte. Certes, on entend en sourdine le “c’était mieux avant” des réactionnaires, mais il me semble que même dans cette perspective on peut déchiffrer un désir de vivre, ou de redonner du sens et de la valeur à l’existence. Qu’en pensez-vous ?

La mort, un sujet polémique

La question de la mort a récemment été au centre d’une conversation dans ma famille. La disparition d’une personne âgée que nous connaissions nous a amenés à nous interroger sur la place de la volonté du défunt après sa mort et du rôle des survivants. Évidemment, la fin de vie concerne le mourant en premier lieu. Mais sa mort, une fois qu’elle a eu lieu, est-elle encore son affaire ?

Houellebecq choisit des personnages aux sensibilités variées pour aborder ces questions. Cécile, la sœur du héros, est chrétienne. Prudence, son épouse, est quant à elle wiccan. La religion nourrit largement la réflexion sur la question de l’au-delà et de la mort. C’est l’occasion pour l’auteur d’interroger le bien fondé de chacun de ces dogmes et leur impact réel sur les vivants. La psychologie et la philosophie sont aussi convoquées dans cette réflexion.

[…] dans une moindre mesure, lui semblait-il, notre propre mort nous concerne assez peu, Épicure comme d’habitude avait raison.

Michel Houellebecq, Anéantir, (Flammarion, p. 640)

Pour ma part, cela m’a toujours paru évident, mais je me suis rendu compte que peu de personnes voyaient les choses de la sorte. Et vous, êtes-vous d’accord avec Épicure ?

Bref, Anéantir est un roman que je vous recommande sans aucune réserve. Houellebecq m’a toujours plu, ses romans Les Particules élémentaires et Plateforme avaient été des chocs à l’époque de leur sortie. En 2022, il parvient toujours à ébranler ma pensée mais aussi mes émotions avec son regard sans concession que je trouve d’une tendresse et d’une douceur folles.

Alors, en ce début d’année, lirez-vous le dernier roman de Michel Houellebecq ?

Qui a écrit cet article ?

culture déconfiture Julien

Faire la sieste sous les tropiques, parler littérature, théâtre et cinéma, écouter le craquement du glaçon plongé dans l'eau, frissonner avec Lovecraft, planifier des voyages en Italie... J'adore l'esprit rabelaisien, l'accent du sud-ouest et autres futilités de l'existence.

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2 comments

Mademoiselle Farfalle 27 janvier 2022 - 17 h 24 min

Je suis en train de le lire, j’en suis au début et c’est la première fois que je lis un roman de Houellebecq et pour l’instant, c’est laborieux…

Reply
Julien 27 janvier 2022 - 17 h 29 min

Que trouves-tu laborieux ? Le sujet ou le style ?

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