Dimanche soir, au Théâtre de Poche, Alba Le Brun proposait une mise en voix du Corps de ma langue, son premier roman — un texte que j’avais profondément aimé à sa parution. Adapter un tel objet littéraire, aussi intimement lié à la page, à la typographie, à l’espace du livre, relevait presque du défi. Et pourtant, cette transposition scénique trouve une évidence nouvelle : ce que la typographie ne peut plus dire, le corps et la voix le prennent en charge.
Le corps de ma voix : du livre à la scène
Sur scène, pas de calligrammes ni de jeux typographiques. Alba Le Brun ne cherche pas à reproduire le livre, mais à en déplacer l’énergie. Là où l’écrit inventait une langue en éclats, la performance scénique fait surgir une langue incarnée, traversée par le souffle, le rythme, la présence. Et avé l’accent, s’il vous plaît… Pour celleux qui aiment la diction « à la Nougaro », c’est un régal !
La voix devient matière, le corps devient ponctuation. Le texte se dit autrement, mais conserve sa force première : celle d’un cheminement intime, d’une parole qui se découvre et s’affirme.
Alba Le Brun n’est pas seule sur scène. Elle est accompagnée du batteur Pierre Jeffroy, dont la présence percussive & musicale structure la lecture et lui donne une pulsation organique. Il prête également sa voix à Fabrice, le personnage masculin du roman, instaurant un dialogue qui évite toute monotonie et enrichit la narration.
À leurs côtés, Marine Varlan, interprète en langue des signes, offre une dimension supplémentaire au spectacle. Son travail ne se contente pas de traduire : il donne littéralement corps aux mots, prolonge le texte dans l’espace, fait surgir une poésie du geste qui dialogue avec la voix d’Alba (et vous savez à quel point on kiffe les performances en LSF sur Culture déconfiture). Cette présence scénique ouvre le texte à une autre lecture, visuelle et charnelle, profondément cohérente avec le projet initial du livre — et bien entendu son titre.

Une artiste que l’on retrouve avec joie
Il y avait aussi, dans cette soirée, le plaisir de retrouver Alba Le Brun sur scène. On se souvient de l’avoir déjà aimée au sein du groupe musical Évoé dont elle est la chanteuse, et cette nouvelle proposition confirme une chose : son rapport au texte est indissociable de la scène. Elle ne lit pas, elle habite ce qu’elle dit.
Son engagement, sa précision, son écoute des autres interprètes font de cette mise en voix un véritable moment de théâtre, au sens le plus simple et le plus exigeant du terme.
La salle du Théâtre de Poche affichait complet, et les applaudissements nourris qui ont suivi la représentation témoignaient clairement de l’enthousiasme du public. Cette adaptation touche juste, sans chercher l’esbroufe, en restant fidèle à l’esprit du texte tout en assumant pleinement sa transformation scénique.
Bonne nouvelle pour celles et ceux qui auraient manqué cette date : une nouvelle représentation est d’ores et déjà programmée le 12 avril 2026, au même endroit.
Avec cette mise en voix de Le Corps de ma langue, Alba Le Brun prouve que son texte n’est pas prisonnier du livre. Il circule, se transforme, se réinvente. Après la page, voici la scène ; après la typographie, le souffle ; après l’œil, le corps.
Une adaptation sensible et intelligente, qui prolonge magnifiquement l’expérience de lecture — et confirme la singularité d’une artiste dont la parole, décidément, sait trouver ses formes.

