Après plusieurs années de fermeture et de travaux, le Musée des Augustins accueille de nouveau les visiteurs. L’occasion de redécouvrir l’un des grands musées toulousains, installé dans l’ancien couvent des Augustins, et de renouer avec des collections que beaucoup n’avaient pas vues depuis longtemps.
Pour ma part, la visite a eu un petit goût de retrouvailles : celui de retrouver des œuvres familières, mais aussi de découvrir de nouvelles acquisitions qui viennent enrichir un parcours déjà dense.
Un Musée des Augustins fidèle à lui-même
La première impression est claire : le musée a conservé son ADN. On retrouve cette circulation particulière entre les salles, ce mélange de sculptures, de peintures et d’architecture monastique qui fait le charme du lieu.
Mais certains changements améliorent nettement la visite. Les nouvelles cloisons structurent mieux l’espace et permettent davantage de surfaces d’accrochage. Résultat : les tableaux sont désormais plus souvent présentés à hauteur de regard. Autrefois, dans certaines salles, il fallait lever la tête pour apercevoir les œuvres accrochées très haut sur les murs.
Tout n’est pas parfait pour autant. L’un des vieux défauts du musée semble avoir survécu aux travaux : l’éclairage. Les reflets sur les toiles restent nombreux et gênants, au point qu’il faut parfois se placer très en biais pour voir correctement certains tableaux. Un détail qui peut sembler mineur, mais qui devient vite frustrant lorsqu’on souhaite vraiment regarder les œuvres (ce qui est un peu la base dans un musée des beaux-arts, non ?).
Les œuvres qui m’ont tapé dans l’œil
J’ai aussi pris un vrai plaisir à retrouver des œuvres que je n’avais pas vues depuis de nombreuses années. Certaines peintures ou sculptures réveillent immédiatement des souvenirs de visites passées, comme des repères familiers que l’on redécouvre avec un regard un peu différent. À ces retrouvailles s’ajoute la découverte des nouvelles acquisitions, qui viennent enrichir le parcours et créer un dialogue intéressant avec les collections historiques du musée. Ce mélange entre mémoire et nouveauté donne à la visite une saveur particulière : celle de redécouvrir un lieu connu tout en ayant le sentiment qu’il s’est discrètement transformé. Voici ma petite sélection…
Judith, Sylvestre Clerc (1926), plâtre
Athlétique, tout en verticalité, la jeune femme soulève avec autorité la tête coupée d’Holopherne : c’est de cette force que naît sa sensualité. Le sculpteur use des lignes pures et des formes simplifiées de l’Art déco, tout en parant son modèle de vêtements et d’accessoires qui évoquent l’Orient.
Persée et Gorgone, Laurent-Honoré Marqueste (1875), plâtre teinté
L’artiste fige dans un bel élan dynamique l’instant où Persée s’apprête à trancher la tête de la terrible Méduse. À rebours des illustrations traditionnelles du mythe, l’artiste oppose la terreur de la gorgone à l’impassible détermination du héros. Dans un contexte politique marqué par l’aspiration à la revanche après la défaite de 1870, la France est régulièrement identifiée au héros habile qui triomphe du monstre.
Dans le bleu, Amélie Beaury-Saurel (1894), pastel sur carton
Amélie Beaury-Saurel est l’une des pionnières de la peinture féminine. Elle s’impose ici comme une chroniqueuse engagée de la vie moderne, revendiquant le droit à la solitude oisive et au plaisir du café et de la cigarette pour une femme – l’un comme l’autre étant alors jugés comme inconvenants. Le titre Dans le bleu évoque un état d’âme fugitif, entre symbolisme et réalisme. À la fois moelleuse et indistincte, la technique du pastel contribue au mystère de la scène, possible mise en abîme des pensées de l’artiste.
Le Tatouage du matelot, Constantin Jean Marie Prévost (1830), huile sur toile
Le sujet est peu ordinaire : le tatouage était une pratique peu représentée, bien que très répandue chez les marins, qui gravaient dans leur chair leurs souvenirs de voyage ou leurs regrets de l’être aimé. Au-delà de sa dimension documentaire, cette scène ambiguë peut être considérée comme une évocation des amours entre garçons, autour du mythe romantique du marin.
Le Petit Savoyard, Auguste de Châtillon (1845), huile sur toile
Le type du « Petit Savoyard » se rencontre fréquemment dans la littérature et des arts de la première moitié du XIXe siècle. Après les travaux agricoles de l’été, les garçons originaires de Savoie et âgés de huit à onze ans sont envoyés par leurs parents gagner de l’argent dans les grandes villes en hiver. La précarité de ces garçons illettrés s’accentue au fil du siècle. Ami de Victor Hugo, Auguste de Châtillon réalise ici un portrait monumental qui mêle scène de genre et critique sociale, dénonçant la souffrance silencieuse de l’enfance exploitée, si courante au XIXe siècle.
La Fin de la halte, Paul-Alexandre Protais (1864), huile sur toile
La scène de genre militaire est très à la mode au XIXe siècle, tout particulièrement sous le Second Empire. Paul-Alexandre Protais est l’un des peintres militaires les plus populaires de son temps ; il suit l’armée française et en tire de nombreuses toiles relatant non seulement les combats mais aussi la vie des soldats. Cette scène de halte offre une image inhabituelle des combattants, leur restituant une part d’humanité. Elle s’inspire vraisemblablement des observations de l’artiste durant la guerre de Crimée (1853-1856) ou la campagne d’Italie (1859).
Théodora, médaillon florentin, Jean Rivière (vers 1891), plâtre, polychromie, dorure
Cette œuvre fournit un parfait exemple de la mode byzantine qui se développe en France à la fin du XIXe siècle. Née vers 490 à Byzance, Théodora épouse le consul Justinien en 525, avant d’accéder avec lui à la tête de l’empire en 527. En 1884, elle est l’héroïne voluptueuse d’une pièce à succès jouée par Sarah Bernhardt. Très fortement inspiré par le visage de la comédienne, Jean Rivière réalise le portrait de Théodora sur le modèle des médaillons polychromes de la Renaissance, livrant de cette impératrice considérée comme sulfureuse une effigie sensible et rayonnante.
La Course à l’abîme, Henri Martin (1882), huile sur toile
Acquis par le musée en 2024, ce tableau est une découverte majeure pour comprendre les premières ambitions d’Henri Martin, la puissance de ses recherches esthétiques et de ses questionnements intimes. Jeune artiste encore en devenir, il se représente au cœur de cette scène tempétueuse aux accents symbolistes. Restée dans son atelier, l’œuvre révèle aussi ses premières expériences divisionnistes, comme en attestent les touches courtes et lumineuses de l’arrière-plan. Henri Martin garde toute sa vie cette grande toile ambitieuse et intime, qui nous livre de lui une image inédite, intrigante et profondément émouvante.
Le plaisir intact des chapiteaux romans
Bonne surprise en revanche : la salle des chapiteaux romans est toujours là. Cette installation devait à l’origine être temporaire et ne rester que jusqu’en 2016… mais elle est finalement toujours présente presque dix ans plus tard.
Et c’est tant mieux. À l’époque déjà, elle avait marqué les visiteurs par la manière dont elle mettait en valeur ces sculptures médiévales. La retrouver aujourd’hui procure un vrai plaisir.
À propos du fameux mur…
Impossible d’évoquer la réouverture sans mentionner la petite polémique autour du nouveau mur de façade du musée, côté rue de Metz. Pour ma part, le verdict est simple : c’est un mur. Ni particulièrement beau, ni particulièrement laid. Il ne défigure pas la rue, mais ne constitue pas non plus un geste architectural spectaculaire. Bref, il fait son travail de mur.
Une redécouverte bienvenue
Au final, cette réouverture du Musée des Augustins permet surtout de renouer avec un lieu important de la vie culturelle toulousaine. Les aménagements rendent le parcours plus lisible, les œuvres respirent davantage, et certaines installations emblématiques sont toujours là.
Une visite qui donne surtout envie de reprendre l’habitude d’y revenir quand tous les espaces seront de nouveau rendus accessibles, ce qui est sans doute le meilleur signe de réussite pour un musée qui rouvre ses portes.









