L’Opéra National du Capitole de Toulouse crée la première française de La Passagère de Mieczysław Weinberg, une œuvre jamais jouée jusqu’ici sur une scène hexagonale. La première a eu lieu hier soir ; j’avais pour ma part assisté à la répétition générale mercredi dernier. Dire que cette création marque les esprits serait un euphémisme : La Passagère s’impose d’emblée comme l’un des événements lyriques majeurs de la saison — et sans doute de plusieurs années au Capitole.
La Passagère : un récit de reconnaissance et de terreur
L’intrigue repose sur une situation d’une puissance dramatique redoutable. Sur un paquebot en route vers le Brésil, deux femmes se croisent et se reconnaissent — ou plutôt, l’une croit reconnaître l’autre. Elles se sont connues à Auschwitz : Marta, prisonnière polonaise, et Anna-Lisa Franz, ancienne gardienne du camp.
Le tour de force de l’opéra est de placer le récit du point de vue d’Anna-Lisa. Non pour susciter l’empathie, mais pour faire ressentir sa peur panique d’être démasquée, rattrapée par son passé. Elle n’éprouve aucun remords pour ses actes ; ce qui la terrorise, ce n’est pas la faute, mais sa révélation. Renversement vertigineux du tragique : le danger fatal semble peser sur la criminelle, et non sur la victime. Ce déplacement du regard trouble profondément le spectateur, et c’est précisément là que l’œuvre frappe juste (lire notre article sur La Mort est mon métier).
Des interprètes d’une grande intensité
Les interprètes sont exceptionnels, engagés corps et voix dans une partition exigeante, physiquement et émotionnellement. Aucun effet, aucune complaisance : chaque rôle semble porté par la conscience aiguë de ce qui est en jeu. J’ai particulièrement été impressionné par Anaïk Morel (qui incarne Anna-Lisa Franz) et Airam Hernández (son mari Walter) qui parviennent à insuffler une humanité très dérangeante à leurs personnages, comme pour nous rappeler que les nazis aussi étaient des hommes et des femmes (parfois d’une banalité confondante). Ces personnages ne sont jamais des symboles abstraits, mais des êtres incarnés, traversés par la mémoire, la violence et le silence.
Une mise en scène d’une intelligence saisissante
La mise en scène de Johannes Reitmeier se distingue par sa sobriété et sa force métaphorique. Le décor en bois évoque simultanément le paquebot de luxe et les baraquements du camp. Cette ambivalence visuelle est l’un des grands succès du spectacle : les espaces se superposent, le passé affleure sans cesse sous le présent, comme si aucun vernis de civilisation ne pouvait véritablement recouvrir ce qui a eu lieu. Rien n’est appuyé, tout est signifiant.
La musique de Weinberg — que Chostakovitch considérait comme son égal — épouse parfaitement cette dualité. Des passages étonnamment harmonieux, parfois proches du jazz ou du swing, côtoient des séquences âpres, dissonantes, résolument contemporaines. Cette coexistence de langages musicaux crée un malaise fécond : la beauté n’apaise jamais, elle inquiète, elle interroge. La musique elle-même semble hantée.
Une œuvre face à la controverse
Bien sûr, la question surgit inévitablement : peut-on faire du spectacle avec la Shoah comme matériau principal ? Le débat n’est pas nouveau. Le cinéma s’en est emparé depuis longtemps, de Kapò à La Liste de Schindler, de La Vie est belle à La Zone d’intérêt. Certains détesteront donc la démarche même de cet opéra, mais je n’entrerai pas ici dans cette discussion.
La Passagère ne cherche ni à divertir, ni à édulcorer. Elle a cette vertu essentielle : redonner une voix aux victimes, sans jamais écraser la réflexion sous l’émotion. L’une des phrases les plus bouleversantes de l’opéra — « Bitte vergesst uns nicht ! Vergesst uns nicht ! Keine Vergebung – niemals ! » — résume l’effet produit : ne pas oublier, ne pas absoudre, ne pas refermer.
La présence de La Passagère sur la scène toulousaine est une aubaine absolue, à ne manquer sous aucun prétexte. C’est l’un des spectacles les plus marquants que j’aie vus au Capitole depuis Dialogues des Carmélites en 2019. La Passagère est un opéra qui bouleverse sans manipuler, qui pense sans asséner, et qui laisse une trace durable dans la mémoire de celles et ceux qui le voient. Il sera à l’affiche jusqu’au 29 janvier.
Qui a écrit cet article ?
Faire la sieste sous les tropiques, parler littérature, théâtre et cinéma, écouter le craquement du glaçon plongé dans l'eau, frissonner avec Lovecraft, planifier des voyages en Italie... J'adore l'esprit rabelaisien, l'accent du sud-ouest et autres futilités de l'existence.




















