Après Shangri-La (2016) et Carbone & Silicium (2020), Mathieu Bablet poursuit son exploration des grands vertiges contemporains avec Silent Jenny. Un album massif de plus de 300 pages qui confirme, s’il en était besoin, la place singulière de son auteur dans la science-fiction actuelle. Peu d’auteurs parviennent comme lui à capter les inquiétudes de notre époque et à leur donner une forme aussi sensible.
Silent Jenny : un monde nomade après l’effondrement
Sur la couverture, une étrange créature mécanique attire immédiatement l’œil : le « Cherche-Midi », gigantesque monade roulante inspirée du Château ambulant. Cette ville mouvante, assemblage improbable de chenilles de tank, de passerelles métalliques, de fenêtres et de cheminées, traverse des paysages désertiques ravagés par le dérèglement climatique. Presque une ambiance à la Mad Max.
Dans ce monde transformé, l’humanité survit à bord de ces cités nomades qui sillonnent la planète à la recherche d’un miracle : le retour des abeilles. Car la disparition des pollinisateurs a bouleversé l’équilibre du vivant. Une organisation capitaliste et totalitaire tente d’orchestrer leur réapparition, dans une logique presque bureaucratique et militarisée. Certains groupes choisissent alors de consacrer leur existence à cette quête, comme Jenny, l’héroïne de cette histoire.
Une communauté en mouvement
L’histoire se déroule principalement à bord du Cherche-Midi, où cohabite une petite communauté d’une quarantaine de personnes. Dans cet univers hostile, la survie impose une organisation collective rigoureuse : chacun a sa fonction, chacun participe à maintenir la monade en marche. La vie à bord est faite de bruit de moteurs, d’huile, de rouille et de réparations incessantes. Mais elle est aussi faite de solidarité. Dans ce monde en ruines, c’est le groupe qui permet de tenir, et le mouvement permanent qui garantit une forme de liberté.
Impossible, à la lecture, de ne pas penser à La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Comme dans le roman, la quête semble à la fois sublime et peut-être dérisoire : chercher l’origine du vent ou retrouver les abeilles relève d’un même élan poétique. Le but importe moins que le fait de poursuivre la route.
Une montée en puissance graphique
Sur le plan visuel, Silent Jenny marque un véritable cap dans le travail de Bablet. Le dessin est plus riche, plus dense, plus sombre aussi. Les planches regorgent de détails : paysages vertigineux, architectures industrielles, vie quotidienne à bord de la monade. L’artiste déploie un sens impressionnant de l’atmosphère et de la couleur.
Mais cette ambition graphique s’accompagne d’une tonalité plus radicale. C’est sans doute l’album le plus dur de son auteur. Il y est question de mort, de dépression, de perte de sens. Mais ce qui frappe surtout dans Silent Jenny, c’est l’attention portée aux formes de vie qui émergent après la catastrophe. Bablet imagine une multitude de communautés (monades nomades, groupes étranges comme les Microïdes ou les Mange-Cailloux), chacune avec ses rites, ses croyances, ses règles.
Là où beaucoup de récits post-apocalyptiques se concentrent sur la simple survie matérielle, Bablet s’intéresse à la culture, aux liens humains, aux gestes du quotidien : repas, rites, funérailles, transmission aux enfants. Autant de signes que, malgré tout, la vie continue.
La quête intérieure de Jenny
Au cœur du récit se trouve Jenny, personnage silencieux et profondément marqué par la violence du monde. Sa quête est autant intérieure que géographique. En explorant les ruines du monde, elle descend aussi dans ses propres abîmes.
Comme dans Shangri-La ou Carbone & Silicium, les bouleversements historiques et écologiques semblent dépasser les individus. Face à cette immensité, les personnages n’ont qu’une seule possibilité : se transformer eux-mêmes et tenter de rendre la vie encore habitable. Dans cet univers dur, parfois désespéré, Bablet ne renonce pourtant jamais à une forme de beauté. La poésie des paysages, la force des liens humains et la solidarité des survivants introduisent une lumière fragile au cœur du chaos.
Silent Jenny ne m’a pas autant bouleversé que Carbone & Silicium, mais je me suis laissé embarquer par cette méditation vertigineuse sur la fin du monde, et sur ce qui peut encore donner de la valeur à la vie quand tout semble perdu.

