Près de trente ans après sa création, la mise en scène de Nicolas Joel pour Lucia di Lammermoor retrouve la scène de l’Opéra du Capitole avec les honneurs d’un grand spectacle patrimonial. Une résurrection qui a valeur de capsule temporelle : ce spectacle, créé en 1998 et coproduit à l’époque avec le Metropolitan Opera, fut l’un des fleurons de la maison toulousaine. Stephen Taylor reprend aujourd’hui cette mise en scène et assume pleinement une esthétique narrative et spectaculaire qui tranche avec les tendances conceptuelles ou minimalistes actuelles. J’ai eu la chance d’en avoir un aperçu jeudi dernier lors de la répétition générale.
Lucia di Lammermoor : un opéra « à l’ancienne »
Plutôt que de chercher la relecture conceptuelle, le spectacle revendique un théâtre d’images riche et lisible. Le fond de scène peint — château gothique baigné de clair de lune —, les tours mobiles finement ouvragées dans un esprit troubadour, les costumes d’inspiration Louis XIII et les lumières dorées composent un univers visuel immédiatement évocateur. L’ensemble déploie un romantisme généreux, presque cinématographique, qui sert avec efficacité la dimension mélodramatique de l’ouvrage.
Alors que ce classicisme m’avait paru suranné dans le Don Giovanni d’Agnès Jaoui et Éric Ruf en novembre dernier, j’ai cette fois éprouvé au contraire le plaisir de revoir un grand opéra « à l’ancienne », où la somptuosité esthétique accompagne sans détour la puissance émotionnelle de la partition.
Un plateau vocal et musical homogène
Le spectacle prend toute sa dimension sur le plan musical. La distribution impressionne par sa cohérence et son niveau d’excellence. Dans le rôle d’Edgardo, le ténor Bror Magnus Tødenes s’impose avec une évidence remarquable : voix souple, timbre lumineux, projection aisée. À ces qualités vocales s’ajoute un engagement théâtral particulièrement expressif qui donne au personnage une véritable chair dramatique. Face à lui, Giuliana Gianfaldoni livre une Lucia de très haut vol. Sa technique irréprochable lui permet de dessiner une héroïne toute de délicatesse et de fragilité. La pureté de l’émission, sans vibrato excessif, restitue avec une grande émotion la dimension la plus poignante du rôle, notamment dans la scène de la folie, conduite avec une remarquable maîtrise.
À la tête de l’orchestre, José Miguel Pérez-Sierra accompagne la distribution avec une énergie constante. Sa lecture, très contrastée, soutient efficacement la tension dramatique tout en laissant respirer les chanteurs. La partition gagne ainsi en relief et en intensité musicale.
Si cette production porte aujourd’hui les marques d’une autre époque — et pourra sembler trop illustrative à ceux qui attendent une relecture dramaturgique forte —, elle demeure un écrin solide pour une distribution de premier plan. On pourra discuter l’esthétique. Mais musicalement, le plaisir est bien là. Le spectacle est à (re)découvrir à l’Opéra National du Capitole de Toulouse jusqu’au 1er mars.
