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Le nageur d’Auschwitz, Renaud Leblond [CRITIQUE]

by Julien
Le nageur d'Auschwitz Renaud Leblond

Avec Le Nageur d’Auschwitz, Renaud Leblond retrace le destin d’Alfred Nakache, figure aussi exceptionnelle que tragique. Le récit alterne entre les années de formation (de Constantine en Algérie à Paris, puis Toulouse) et les chapitres consacrés à la déportation (notamment le convoi 66, Auschwitz et Buchenwald). Ce va-et-vient donne au livre une structure efficace, qui fait dialoguer la vitalité d’un parcours sportif hors norme avec l’effondrement brutal qu’impose l’Histoire.

le Nageur d’Auschwitz : une écriture sobre au service du témoignage

Le style de Leblond reste volontairement discret. On ne lit pas ce livre pour la virtuosité de sa langue, mais pour la précision de son travail documentaire. Les anecdotes, nombreuses, sont rigoureusement sourcées, ce qui confère à l’ensemble une réelle solidité. Cette sobriété permet aussi de laisser toute la place au destin de Nakache, sans effet inutile.

Parmi les aspects les plus marquants, la reconstitution du Toulouse des années 40 retient particulièrement l’attention. La ville y apparaît comme un espace de vie, de rencontres, mais aussi de tensions croissantes. Ce travail d’évocation donne chair au quotidien d’avant-guerre, rendant d’autant plus saisissante la rupture qui s’ensuit.

Ici, sous les battements énergiques des nageurs, le bassin bouillonne en permanence, formant une houle légère et régulière qui donne l’illusion de nager en mer. Ce qui le frappe surtout, c’est l’amitié profonde qui semble lier tous ses athlètes. Ilss ‘encouragent dans l’eau, se donnent des conseils, se retrouvent, un soir ou deux par semaine, au Bibent, la brasserie chic de la place du Capitole. Une bande de copains, soudée par cet « esprit d’équipe » qui Minville exhorte de sa voix rocailleuse avec la foi du charbonnier.

(Toulouse. Les Dauphins. Le nageur d’Auschwitz, éd. J’ai lu, p.135)
L'exposition Périscope C215 au Castelet © Culture déconfiture
Nakache photographié par Jean Dieuzaide

La montée de l’horreur

Le livre ne contourne jamais la violence de son sujet. Les passages consacrés à la montée de l’antisémitisme, en France comme en Algérie, sont particulièrement éprouvants. Le monde du sport, que l’on pourrait croire préservé, y apparaît lui aussi gangrené par ces idéologies. Cette dimension rend le récit d’autant plus révoltant, en montrant comment l’exclusion s’est insinuée partout, jusque dans les espaces supposés fédérateurs.

Pendant ce temps, les attaques antisémites se multiplient dans la presse. Alfred devient une cible de choix. Même Nicolas Steinheil, dans Le Miroir des sports, n’hésite pas à écrire : « Nakache, avec ses cheveux bouclés, son nez légèrement aplati et ses yeux malins, sa tête prend une expression tellement faunesque que l’on est étonné de ne pas lui découvrir les oreilles pointues. »

(Nez aplati et yeux malins. Le nageur d’Auschwitz, éd. J’ai lu, p.120)

Pourtant, un à un, les journaux sportifs cèdent à la censure de Vichy et de la Gestapo, plaçant brutalement Nakache dans l’anonymat et le silence. On tait les raisons de son absence des critériums. Il n’existe plus. Ou uniquement dans les feuilles antisémites qui n’ont plus de limites. Le journal Au pilori, dans son édition du 23 août, verse dans le graveleux : « Le juif Nakache, brillant représentant de la France en natation, n’a pas participé critériums de France. Parce que blessé. Oùcela blessé ? Au prépuce ? Un coup de sécateur malheureux ? »

(Toulouse, 1943. Le nageur d’Auschwitz, éd. J’ai lu, p.176)
Germaine Chaumel © Culture déconfiture
Alfred Nakache photographié par Germaine Chaumel

Sans être un grand texte littéraire, Le Nageur d’Auschwitz s’impose comme une lecture précieuse. Plus que par son style, c’est par son sujet et la rigueur de sa restitution qu’il marque durablement. Le parcours d’Alfred Nakache, entre exploits sportifs et survie dans les camps, laisse une empreinte forte. Une lecture que l’on recommande avant tout pour ce qu’elle transmet : une mémoire, indispensable, et profondément humaine.

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