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Babysitter, Joyce Carol Oates [CRITIQUE]

by Julien
Babysitter Joyce Carol Oates critique avis

Il y a quelques années, je vous avais parlé de mon coup de foudre pour l’écriture de Joyce Carol Oates et son roman Les Chutes. Ce mois-ci, je me suis plongé dans l’une de ses œuvres plus récentes : Babysitter (paru en 2022). Il n’y a pas à dire, l’effet est toujours aussi saisissant.

Babysitter : les vertiges d’une Amérique sous tension

Avec Babysitter, Joyce Carol Oates tisse un roman double, où l’errance intérieure d’une femme rencontre la peur collective d’une société sous tension. Le terme même de « babysitter », censé rassurer, devient ici profondément ambigu, à la croisée du désir, du danger et de la surveillance.

Detroit, fin des années 70. Hannah Jarrett mène une existence en apparence confortable. Mariée, mère de famille, installée dans un quartier huppé, elle correspond parfaitement aux attentes de son milieu. Mais derrière cette façade bien tenue, le vide s’est installé.

Usée par la routine domestique et par un rôle maternel qui l’absorbe entièrement, Hannah se sent disparaître. La rencontre clandestine avec un homme dont elle ignore presque tout agit alors comme un électrochoc. Dans la suite 6183 du Renaissance Grand Hôtel, elle cherche moins une aventure qu’une forme de réveil, quitte à s’aventurer sur un terrain dangereux et faire de très mauvaises rencontres.

En parallèle, la région est secouée par une série d’enlèvements d’enfants attribués à un mystérieux tueur que la presse a surnommé « Babysitter ». Chaque nouveau crime attise l’angoisse d’une bourgeoisie blanche persuadée d’être menacée.

Une peur collective qui révèle les fractures

Oates utilise brillamment cette psychose pour mettre au jour les réflexes racistes d’une Amérique officiellement sortie de la ségrégation raciale mais toujours profondément divisée. Les hypothèses sur l’identité du meurtrier en disent long sur les peurs, les préjugés et les angles morts d’une société qui préfère se barricader plutôt que se remettre en question.

Le style d’Oates est le parfait reflet de cette tension qui traverse toute la société. Phrases brèves, motifs répétés, ruptures de rythme, usage abusif des parenthèses : l’autrice épouse les emballements psychiques de ses personnages et installe une tension presque physique.

Madame Bovary en intertexte

À la lecture de Babysitter, on sent aussi le souvenir de modèles littéraires. Comment ne pas penser à Madame Bovary lorsque, frénétiquement, Hannah Jarrett se répète « J’ai un amant ! ».

Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.

Elle se répétait : « J’ai un amant ! un amant ! », se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.

Gustave Flaubert, Madame Bovary (II, 9)

Flaubert et Oates mettent en scène deux femmes enfermées dans une existence bourgeoise étouffante, deux imaginaires en fuite. Toutes deux sont prisonnières d’un cadre social trop étroit. Mais si Emma s’abîme dans le romantisme appris dans les livres, Hannah, elle, se laisse happer par une pulsion plus trouble, presque compulsive. Là où Emma fantasme l’amour, Hannah cherche surtout à se sentir à nouveau vivante dans son propre corps.

Madame Bovary Sophie Barthes
Madame Bovary, adapté par Sophie Barthes en 2014

Chez Flaubert, l’écriture est célèbre pour son style est ample, travaillé et ironique. Emma Bovary est observée comme sous un microscope. Le narrateur flaubertien maintient une ironie constante vis-à-vis de ses illusions. Même dans ses élans les plus pathétiques, elle reste prise dans un dispositif critique. Or, chez Oates, l’écriture procède à l’inverse. Sa langue est fragmentée, répétitive, syncopée, presque haletante. L’Américaine privilégie l’immersion sensorielle et psychique. Les phrases courtes, parfois martelées, traduisent l’état d’alerte permanent du personnage. Le texte épouse ses emballements, ses peurs, ses fantasmes. Quand Flaubert dissèque, Oates immerge. Là où Flaubert refroidit, Oates enfièvre.

Sur l’Interstate des rafales de vent bousculent la Buick. Ce vendredi de Pâques humide et glacial, l’hiver qui s’attarde. Des serpents géants invisibles fondent sur le véhicule, mais Hannah est trop égarée maintenant pour en être effrayée. Elle a le corps, les seins, le ventre endoloris, une brûlure entre les jambes. Mal à la tête, mal au cœur.

Comme si elle avait bu, mais sans l’euphorie de l’ivresse. Pourant – J’ai un amant. Un amant !

Forcée à présent de se rappeler Babysitter. Tandis qu’elle roule vers Far Hills.

Joyce Carol Oates, Babysitter (éd. Philippe Rey, p. 102)

Alors qu’Emma Bovary est nourrie de romans sentimentaux, veut vivre une existence romanesque et chute par excès d’imaginaire, Hannah Jarrett semble moins romantique que désaccordée, à la recherche d’une intensité physique et existentielle. Elle dérive par manque de repères. Dans un cas comme dans l’autre, on oscille sans cesse entre empathie et exaspération – un trouble que Oates comme Flaubert cultivent délibérément.

Au fond, ces deux personnages disent beaucoup de leur siècle. Emma Bovary incarne la maladie romantique du XIXe siècle alors qu’Hannah Jarrett révèle l’angoisse diffuse de l’Amérique contemporaine : ennui suburbain, paranoïa sociale, désir sans objet clair. En somme, si Hannah Jarrett peut apparaître comme une descendante moderne d’Emma Bovary, Joyce Carol Oates s’en éloigne pour composer une expérience de la dérive intérieure et sonder le malaise féminin avec acuité.

Une radiographie implacable et un véritable malaise

Souvent dans Babysitter, la lecture devient inconfortable. Le roman serre peu à peu son étau, entrecroise les temporalités, brouille les certitudes. Hannah elle-même suscite des réactions contradictoires. Joyce Carol Oates ne se contente pas de montrer une jeune femme victime d’emprise et de violences : elle met en scène la manière dont le trouble s’insinue jusque dans les sensations du corps et les zones obscures du désir. C’est précisément là que naît l’inconfort du lecteur.

D’abord, Oates refuse la figure de la victime « pure ». Hannah est clairement sous emprise : elle est vulnérable, manipulée, progressivement isolée. Pourtant, le texte laisse affleurer chez elle des élans d’adhésion, de fascination ou d’excitation face à ce qui la détruit. Cette ambiguïté ne signifie pas consentement, mais elle brouille les catégories morales simples. Le lecteur se retrouve dans une position instable : il doit à la fois reconnaître la violence subie et accepter que l’expérience intérieure d’Hannah ne soit pas univoque.

Aussi, l’écriture épouse la désorientation psychique du personnage. Les sensations contradictoires (peur, vertige, attirance, honte) coexistent dans la même phrase ou le même passage. Le lecteur ne bénéficie pas d’un recul confortable : il est entraîné dans la confusion même de la jeune femme, ce qui rend tangible l’effet de l’emprise qui n’est pas seulement sociale ou physique, mais profondément perceptive. Dans l’ère post #MeToo, cette zone grise crée profondément le malaise.

Une sorte de plaisir de transgression est au cœur de ce trouble. Car l’héroïne n’est pas seulement terrorisée, elle est aussi attirée par la rupture avec le monde ordinaire, par l’intensité dangereuse que représente l’homme qui la capte. Oates montre comment, chez une femme en quête d’identité, la violence peut se mêler à une soif d’absolu, de dépassement, de sortie des normes. Ce mélange est extrêmement dérangeant pour le lecteur, parce qu’il révèle une vérité psychologique inconfortable : l’emprise fonctionne aussi en exploitant des désirs préexistants (désir d’être vue, choisie, transformée).

Ce malaise vient aussi de la position imposée au lecteur. La focalisation très proche fait que nous percevons, presque physiquement, le trouble d’Hannah. Nous ne sommes pas placés dans une posture de jugement extérieur, mais dans une expérience immersive. Cette proximité produit un sentiment de culpabilité ou de gêne. En tant que lecteur, nous partageons fugitivement quelque chose de l’attraction dangereuse qui piège l’héroïne.

En fait, Oates met en scène la logique même de l’emprise. En montrant que la victime peut ressentir des élans contradictoires, elle rend visible un mécanisme souvent mal compris : l’emprise ne fonctionne pas contre le sujet, mais à travers lui. Bien entendu, le brouillage des sensations n’innocente jamais la violence masculine dans le roman ; au contraire, il en montre la puissance corrosive, capable de désorganiser jusqu’au rapport au plaisir et à la peur. Dans Babysitter, le malaise du lecteur n’est donc pas un effet secondaire. C’est un outil critique. Oates nous force à regarder en face une réalité psychique complexe que les représentations simplifiées de la victimisation tendent à effacer. C’est précisément cette zone trouble – inconfortable mais littérairement féconde – qui donne au roman sa force. C’est aussi ce que j’aime tant chez Oates.


Plus qu’un simple thriller psychologique, Babysitter dresse le portrait d’une Amérique cloisonnée, obsédée par la sécurité et minée par ses propres contradictions. Oates y poursuit son travail d’anatomiste sociale avec une précision redoutable. Le résultat est un texte tendu, voire suffocant. Derrière l’intrigue criminelle et le trouble intime se dessine surtout le tableau d’un pays inquiet, fragmenté… et peut-être incapable d’échapper à ses propres démons.

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